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« Et si nous avions juste besoin d’un peu de respect entre nous ? »

By Béatrice des Ligneris




J’ai eu l’occasion de voir l’exposition sur « Christo et Jeanne-Claude » concernant ses années parisiennes au musée Beaubourg à Paris.

Pour certains, Christo, c’est un nom qui n’évoque peut-être rien. Il s’est fait connaître pour le gigantisme de ses réalisations d’empaquetage et leur caractère éphémère. Il cache ce qu’on a l’habitude de voir, et crée l’envie de regarder de nouveau, et peut-être autrement. Ce faisant, il réalise une véritable création artistique. Ainsi, l’empaquetage du Pont Neuf, datant de 1985. Il fait appel au souvenir du pont et à l’imaginaire en le découvrant magnifiquement drapé de tissus blanc cassé qui attrape toutes les lumières, du lever au couchant du soleil. On peut complètement passer à côté du travail de Christo. C’était mon cas. Par ignorance.

Sans la générosité d’une femme spécialiste de l’art contemporain, Maria, et son regard amoureux, je n’aurais pas appris.

L’ignorance, la première raison de ce qui nous enferme dans le jugement, la critique, l’éloignement, bref, la fermeture du cœur. Une anecdote a retenu mon attention : elle entre en résonance avec ce que je ressens de ce qui se passe dans le monde actuel. Christo, d’origine bulgare, fit sa formation artistique à Sofia, et fut chargé de propagande par le régime communiste en place. En 1956, il lui est demandé d’aller trouver les paysans qui habitaient aux abords du passage du train Orient-Express afin de créer un aménagement « artistique » des récoltes pour impressionner les passagers occidentaux de la joie à vivre en pays communiste. Il faut remettre les évènements en perspective : c’est un jeune homme de 21 ans qui se retrouve face à des paysans affamés qui ne comprennent rien à ce que vient leur demander ce jeune artiste. D’un côté comme de l’autre, on peut aisément deviner qu’il est interdit de s’exprimer, de dire ce que l’on pense. Que la peur règne en maître. A partir de là, je ne peux qu’énoncer ma propre interprétation de ce que j’ai ressenti en voyant l’œuvre de Christo.


Empaqueter le Pont Neuf de Paris, dans un pays à la liberté d’expression, n’est-ce pas un symbole fort, venant d’un homme qui a dû mettre en scène de « faux » paysages qui devaient être vus, dans un pays à l’absence de liberté d’expression ?


D’ailleurs, quand on écoute le film réalisé en 1985, les réactions des parisiens de l’époque sont violentes dans leurs avis opposés, face à ce pont enveloppé : confrontations de regards, mais aussi de sensibilités et de générations.

J’ai beaucoup aimé pour ma part cet échange entre un homme de la soixantaine, virulent et péremptoire « Ce n’est pas de l’art ! » et cet autre de la quarantaine, conciliant « donnez-moi votre définition de l’art ». Suite à sa définition assez rigoriste, un jeune garçon, de moins de vingt ans, au bord des larmes s’écria : « mais comment pouvez-vous m’enlever l’émotion que ça me soulève ? Bien sûr que c’est de l’art ! parce que ça me touche ! » et celui de la quarantaine de poursuivre : « en tous cas, Monsieur, cet empaquetage aura eu l’avantage de nous permettre d’échanger. Parce qu’il est clair que sans lui, nous ne nous serions jamais parlé ». Cette exposition m’a profondément bouleversée pour ce qu’elle m’a permis un regard plus clair sur notre droit d’avoir des avis différents sur ce qui se passe sur cette planète depuis quelques mois (bien que je sois tentée de dire depuis les attentats de Charlie Hebdo pour ce qui est de la france), mais aussi des avis différents sur ce qui se passe en nous. Et ce qu’il en découle : nos choix et nos actions.

Y a-t-il plus grande violence que de savoir sur autrui à la place d’autrui ?

C’est de l’art... cela n’en est pas... je sais ce qu’est l’art...je sais ce qu’il n’est pas... tu es... tu n’es pas... tu ne pourras jamais ... tu devrais... tu ne devrais pas ... je te connais mieux que toi... je sais ce que tu deviendras... je sais ce que tu ne deviendras jamais... Mais que s’est-il donc passé pour que notre cœur se soit laissé empaqueter dans une forteresse pour ne devenir qu’une tête de savoir, de connaissance, une tête qui a l’arrogance de dire « je sais mieux que toi » ? Au départ, nous avons tous été des enfants, comme dirait Saint Exupéry. Qu’est-ce qui est essentiel à l’enfant comme à l’adulte ? quel est le plus beau cadeau que nous puissions nous offrir et offrir à l’autre ? être vus je te vois Nul besoin de le dire. L’enfant sait bien quand il reçoit ce cadeau. Il en devient lumineux, joyeux, léger. Mais quand un petit arrive avec son exubérance, ses cris de joie et d’excitation, s’il entend « calme-toi, tu me fatigues », quand il pleure ou se met en colère, s’il reçoit « je n’en peux plus de tes caprices », quand il ne va pas assez vite pour enfiler son manteau ou lacer ses chaussures, ne parvient pas à s’endormir, qu’il entend « si, tu... » suivi d’une menace, alors à un moment donné, il y a quelque chose de sa propre existence qui devient flou : Si on ne me voit pas pour ce que je suis, est-ce que j’existe vraiment ? A quoi bon m’exprimer ? C’est comme si l’enfant perdait la connexion avec son propre ressenti et son cœur pour glisser vers la quête de reconnaissance du regard de l’adulte Est-ce que tu veux bien reconnaître ce que je suis ? Ce désir de reconnaissance s’origine dans une douleur: celle du manque de respect. si on ne respecte pas un autre, enfant ou adulte, c’est qu’on n’a pas les moyens de se respecter soi-même. quand je t’entends pleurer ou te mettre en colère, je te dis « je n’en peux plus de tes caprices », parce que je ne me respecte pas moi-même dans mon besoin de repos, ou d’aller chercher de l’aide en reconnaissant que je suis impuissant en ce moment dans mon rôle de parent. quand je te vois mettre tout ce temps pour t’habiller pour partir à l’école, je te menace d’une punition parce que je ne me respecte pas moi-même dans mon besoin d’organisation, ou dans le stress que je traverse, ou dans mon besoin de faire du sport. Mais qu’est-il arrivé à cet adulte, parent ou pas, pour qu’il ne trouve plus les moyens de se respecter lui-même ? Il a simplement été un de ces enfants à qui on a dit : « ce que tu es ne va pas », « tu devrais te comporter autrement », « je n’en peux plus de toi », « tu ne vois pas combien tu nous fais souffrir ? combien maman, papa sont malheureux à cause de toi ? », « si tu continues à ne pas faire ...., tu seras privé de ... » N’est-ce pas terrifiant de ne pas être vu ? Alors ayant tellement souffert, cet enfant, à son tour, a laissé s’ériger une forteresse autour de son cœur, pour que plus jamais, on ne vienne le blesser ainsi. Et qu’y-a-t-il de plus puissant que le savoir pour avoir une place dans la société et ne plus souffrir ? Il est devenu un sachant. Un savant. Un connaissant. Je ne jetterai pas la première pierre. J’ai suivi ce chemin. Et plus nous sommes sensibles, avec un grand sens de la justice et de l’intégrité, et plus nous sommes susceptibles de nous laisser empaqueter par des mètres de tissus ou des épaisseurs de béton. La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons faire machine arrière. Parce que, par définition un empaquetage nous coupe de la vie. Nous coupe de notre cœur, de nos sensations, de notre intuition profonde, de tout ce qui donne accès à notre unicité, à ce qui nous donne de l’élan et nous rend vivant. L’enfant qui cherche à être reconnu ne va plus travailler à l’école pour lui mais pour faire plaisir à ses parents ou ses proches, ne va pas devenir bon en sport ou en art pour lui mais pour quêter un regard d’admiration, un compliment, il se déconnecte de lui-même, il n’apprend pas à connaître ses désirs, qui il est. On lui a fait croire qu’il avait un pouvoir : le pouvoir de rendre heureux ou malheureux son père ou sa mère par ses comportements, ses notes, ses résultats, les services qu’il rend... alors il vit en fonction de ses parents, des autres. Et il va de succès en déceptions, de courtes joies en profonds désespoirs. Parce qu’en vérité, le seul pouvoir que nous ayons, c’est sur nous-mêmes. Il devient peu à peu un savant. Mais un handicapé du cœur, des émotions, des sensations. Un ignorant de lui-même. Quand on est paisible avec ce que l’on est, on vit sa vie, on donne ce que l’on a à donner, on réalise ce que l’on a à réaliser, on a beaucoup de plaisir si l’autre le voit ou le reçoit, mais en aucun cas, on a besoin que l’autre le reconnaisse. Dans un monde où il y a de plus en plus de tensions, où chaque jour, on entend tout et son contraire, où l’on ne peut plus dire ce que l’on pense sans être traité de complotiste si cela est un tant soit peu différent de la ligne générale, je crois que ce qui peut nous sauver entre êtres humains, c’est de nous respecter profondément, de respecter le point de vue de l’autre, d’essayer de ne pas enfermer dans des cases.

D’accepter de ne pas savoir sur autrui à la place d’autrui. Et d’autant plus quand il s’agit d’un enfant.

Bien sûr que nous pouvons être en total désaccord dans nos points de vue. Mais nous pouvons nous respecter. Ne pas brandir son savoir, ne pas marteler des arguments... imaginez, vous êtes au volant d’une voiture, ayant fait une erreur de conduite, vous vous faites rattraper au feu rouge, et vous entendez « tu veux mon poing dans la gueule ? je vais te le faire avaler ton permis moi ! » , vous croyez que vous allez répondre poliment : « vous avez raison, recevez toutes mes excuses, je vais faire attention la prochaine fois ! » Non ! vous allez vous braquer immédiatement. Même face à un vrai connard, à qui vous aimeriez faire mal, Faire machine arrière quelques minutes, juste par pure intelligence. parce que la violence engendre la violence. Aucun jugement dans mes propos. Juste une recherche de solution. qui a commencé par ma propre expérience. Je sais aujourd’hui que lorsque quelqu’un fait monter en moi des émotions désagréables, je suis 100% responsable de ces émotions. Ensuite, je regarde quelle action éventuelle mener ou pas. Mais il est certain que si l’on commence à dire à l’autre ce que l’on sait sur lui, dans l’instant, on le perd. Nous avons besoin d’être vus pour ce que nous sommes. Quand l’autre vient vers nous avec quelque chose de désagréable pour nous, et que nous n’avons pas les moyens d’entrer en relation, l’important, c’est de le reconnaître : ma vision est différente. Quand deux personnes ne se voient pas, le plus juste est de commencer par se poser des questions plutôt que de faire des affirmations. Pourrais-tu m’expliquer pourquoi tu dis ça parce que moi je ne le vois pas comme ça... Mais la grande question est : est-ce que je veux être en relation ? ou est-ce que je veux avoir raison ? Je crois que dans ce monde en mutation, en crise profonde, le pas que nous pouvons faire, c’est de nous respecter profondément Chacun a le droit d’exprimer son opinion, son avis, sa différence. Je n’ai pas à savoir sur autrui à la place d’autrui. Quel que soit son âge. Et si l’on constate que l’on ne parvient pas à respecter un autre être, alors c’est que l’on n’a pas les moyens de se respecter. Dans ce cas, le plus naturel c’est d’aller chercher de l’aide pour comprendre ce qui se passe. C’est le prix à payer pour la paix.


Un dernier mot en ce qui concerne les enfants : Ils sont très bousculés en ce moment. Parce que les parents sont mis à dure épreuve depuis des mois. j’assiste à de nombreuses scènes d’énervement dans la rue : un bras tiré un peu plus qu’il ne faudrait, une voix un peu trop menaçante, un regard bien trop dur par rapport à la situation. Les enfants sont soumis au même stress sans avoir les capacités d’y faire face. Ils deviennent nerveux, n’écoutent pas, n’obéissent plus, refusent d’aller se coucher, sont très excités, deviennent insolents, cassent des objets en regardant droit dans les yeux... C’est leur façon d’essayer d’être vus. Si vous vous sentez démunis, ne culpabilisez pas, vous êtes des êtres humains. Etre impuissant fait partie de l’expérience de notre humanité. Il ne nous est nullement demandé d’être parfait. Fausse croyance qui crée bien des souffrances ! En revanche, il est de votre responsabilité et de votre devoir de parents, de ne pas vous enfoncer dans la « violence ordinaire » et d’emmener votre enfant chez un professionnel qui pourra l’aider à se libérer de son stress, et retrouver ses moyens de se respecter, lui aussi. Je me souviens avoir fait une expérience en famille à l’adolescence de mes enfants quand c’était trop difficile : je les ai accueillis un matin comme si je ne les connaissais pas, comme si je venais d’ouvrir la porte à des étrangers et que j’avais tout à découvrir. Cette expérience m’a profondément marquée. La bonne nouvelle, c’est qu’on apprend à tout âge. Et toute la vie. Et le bon moment, c’est maintenant. Je te vois.




By Béatrice des Ligneris

Psy-Coach



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